Archives de catégorie : Nièvre

Champdoux, fief et forge à Sainte-Colombe-des-Bois

Nous avons déjà évoqué Sainte-Colombe, paroisse et fief avant la Révolution (auj. com. de Ste-Colombe-des-Bois), qui fut associé à Vergers dès le XVème siècle. Dans cette même paroisse nous avons vu La Montoise et son vieux manoir.

Au coeur des collines boisées qui surplombent le Val de Bargis, l’Accotin prend sa source au hameau de Couthion, serpente au milieu d’une verte vallée et rejoint le Nohain en contrebas de Suilly-la-Tour. Malgré son modeste débit il a été équipé de moulins à forge (ou à grains) alimentés par des retenues : chaque kilowatt était précieux pour traiter le minerai de fer, le fondre et le forger. Nous connaissons déjà l’un des sites : Chailloy – parfois appelé Chaillenoy dans des actes anciens – avec sa belle maison de maître Renaissance. La famille du théologien protestant Théodore de Bèze y avait exercé ses talents industrieux au XVIème siècle, avant de se voir confisquer ses biens et de quitter la France pour Genève. Avant eux des seigneurs de Chailloy – les Guesdat, de Nevers – paraissent avoir détenu aussi un fief dit de l’Accotion – dont le nom suggère une éponymie entre le village-source et la rivière – et qui consistait peut-être en droits sur la rivière.

Découvrons aujourd’hui un autre site de la paroisse de Sainte-Colombe, juste en amont de Chailloy, dont les traces féodales sont ténues mais qui eut une grande importance dans le réseau métallurgique donziais : Champdoux.

C’est aujourd’hui un hameau bucolique bordant un vaste étang, avec un charmant gué de l’Accotin, que le marcheur peut aussi traverser à sec par un vieux pont de pierre jouxtant un lavoir. Le site hydraulique et bâti de la forge y est visible, mais les traces de l’activité industrielle qui perdura jusqu’au XIXème siècle sont largement effacées.

                                           

« L’Inventaire des forges et fourneaux de la Nièvre XVIIème-XXème siècles » (in Etudes et documents des Musées de la Nièvre, n°8, 2006) décrit ainsi le site de Champdoux

« Le fourneau appartenait au duc de Nevers. Il est affermé par Le Vau lors de la création de la manufacture de Beaumont-la-Ferrière en 1685. Il produisait 500 tonnes de fonte par an, à partir de minerai de Villate, de la Ronce, de Bulcy et de Mézières. Il possédait aussi une petite forge en complément. Son vaste étang faisait tourner l’usine de 7 à 10 mois par an. Le premier octobre 1682, Jean Lombard, 1er fondeur des canons du roi en la province de Nivernois l’afferme pour y couler des tuyaux de fonte pour la conduite des eaux des fontaines de Versailles, marché qu’il ne peut finalement honorer mais qui sera poursuivi jusqu’en 1683. L’usine appartient en l’an IX à la duchesse de Cossé-Brissac fille du dernier duc de Nivernais (ndlr : Diane-Hortense Mancini (1742-1808), puis sous l’Empire à Caroillon-Destillères (ndlr : Claude-Xavier Carvillon des Tillères (1748-1814). Les productions sont très importantes : entre 750 tonnes de fonte en 1794 et 450 tonnes en 1809. En 1812, Destillères, qui continue son activité, ne produit finalement plus que 250 tonnes de fonte car il se consacre en partie à la vente de bois vers Paris. Le fourneau est reconstruit à neuf en 1830. En 1839, le comte d’Osmond (ndlr : Rainulphe d’Osmond (1788-1862) gendre de Caroillon et frère de la fameuse comtesse de Boigne) l’équipe d’une soufflerie à cylindre. L’entreprise se compose du haut fourneau, d’un lavoir à bras, d’une soufflerie et d’un bocard à laitier. Elle est alors l’une des plus grosses usines de la Nièvre….Le site a été transformé en habitation et ferme…».

Champdoux, lié à l’Eminence et à Bailly en aval de Donzy sur le Nohain, faisait donc partie d’un complexe industriel, au coeur du filon de minerai et de vastes forêts, dont le jeune Colbert n’avait pas manqué de signaler le potentiel à son maître Mazarin, acheteur du Duché en 1681.

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Mais avant d’être un moulin Champdoux était un fief ancien, associé à Favray dans des circonstances qui n’ont pas laissé de traces. L’Inventaire de Marolles (p. 441) signale un hommage en 1335 de « Perrin de Chanoy (ndlr : Chasnay) eyr, tuteur de Robert et de Jean, enfants de Philippon Cheureaux, sgr de Faveroy (ndlr : Favray), pour ses maisons de Champdo, Villiers (ndlr : à St-Martin-sur-Nohain) et Faveroy, à cause de Donzy ». Ce Perrin de Chasnay était avec sa femme Perrone un bienfaiteur de la chartreuse de Bellary, à laquelle il avait donné des bois en 1324, comme le mentionne l’abbé Charrault, historien de l’abbaye.

Autre hommage en 1369 (p. 287) de « Etienne du Pré, eyr, sgr en partie de Faveroy, en son nom et au nom de Philippe sa femme, fille de feu Robert Cheureau, pour les villes de Villers et Faveron, et pour sa terre de Champdau ».

Ces Cheureaux – ou Chevraux – n’ont pas laissé d’autres traces, mais ils semblent avoir détenu des terres importantes autour de Suilly-la-Tour. Champdoux n’apparaît plus ensuite chez les seigneurs de Favray des familles de Courvol puis de Reugny, et son destin féodal postérieur est peu documenté.

On le retrouve associé à Sainte-Colombe et uni à Vergers par la famille d’Armes au XVème siècle – Jean II d’Armes est cité comme « sgr de Champdoux » – sans qu’on puisse déterminer les modalités de cette dévolution. L’ensemble passa par alliance aux Chabannes. Voici donc la branche de Vergers de cette vieille lignée chevaleresque du Limousin (la Maison de Chabannes), portant « de gueules au lion d’hermines, armé, lampassé et couronné d’or », établie dans la vallée de l’Accotin. François de Chabannes, cité à son tour comme « sgr de Champdoux », épousa en 1645 à Suilly-la-Tour, Antoinette Monnot, fille d’un Commissaire des Guerres, nouveau seigneur de Chailloy et maître de forge.

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Blasons d’Armes et de Chabannes

Pourtant la forge, activité généralement associée à un fief, est répertoriée comme appartenant au duc de Nevers au XVIIème siècle. Peut-être ce dernier, maître de la Forêt de Bellefaye voisine qui alimentait ses forges de Donzy, reprit-il ce fief ou celui dit « de l’Accotion » pour y faire aménager le moulin ? Quoiqu’il en soit ce grand massif forestier fut acquis par l’Etat vers 1930 auprès des descendants du marquis d’Osmond (cf. supra) qui l’avaient conservé après la Révolution avec les forges de Donzy, et peut-être Champdoux ?. Augmenté d’autres possessions, dont celles de l’ancienne Chartreuse de Bellary dont les ruines affrontent douloureusement le temps, il constitue aujourd’hui la magnifique Forêt domaniale de Bellary.

Nous aimerions compléter avec votre aide l’histoire de Champdoux, où une promenade s’impose…

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Le fief de Rozier, associé à Saint-Père

(Illustration : l’église de Saint-Père)

L’ancien fief de Rozier à Saint-Père est cité dès le XVème siècle.

Le domaine actuel de « Rosière », situé au bord de la route de Cosne , conserve des traces de ce passé féodal.

Ce fief, qui a pu être détaché de Nuzy (Saint-Père – voir cette notice) à l’origine, a été détenu par des familles de Cosne au XVIème siècle, avant d’être cédé aux Stutt, sgrs de Saint-Père en 1597. Il suit alors probablement le destin de ce principal fief, puisque Louis Rameau qui a acquis Saint-Père en 1712, est cité comme seigneur de Rozier en 1718.

Voyez ci-dessous une notice qui présente la dévolution de Rozier. Des informations complémentaires sur les premiers seigneurs, bourgeois de Cosne, sont nécessaires…Merci de vos contributions !

Rozier (St-Père)

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Pilles à Couloutre, et Roger de Piles…

(Illustration : le lavoir de Varzy, sur la Sainte-Eugénie)

Sur la rive droite du Nohain à Couloutre, le hameau de Pilles est un ancien fief. On le trouve cité chez les sires de La Rivière – dont il devait être un arrière-fief – au XVIème siècle : n’aperçoit-on pas les tours de leur château sur la hauteur ?

Ainsi Charlotte de La Rivière (°v.1535), « dame de Pilles », fille de Jean, sgr de Champlemy et de Seignelay, et d’Isabeau de Dinteville ; ou plus tard Hubert de La Rivière (+1615), sgr de Champlemy, vcte de Tonnerre et sgr de Pilles, qui réunit par son mariage deux branches de la famille, puis son fils Claude, baron de La Rivière (+1661). On peut supposer que Pilles resta ensuite associé au fief principal et passa aux Choiseul-Chevigny en 1665 par le mariage de Paule de La Rivière, ultime représentante de cette grande famille (voir : La Rivière, source d’une grande famille).

Pourtant ce hameau où ne subsiste pas de trace castrale, hormis un domaine qui paraît ancien au centre du village, est supposé avoir donné son nom à la famille de Roger de Piles (1636-1709), diplomate du roi Louis XIV, peintre et théoricien de l’art, dont les ancêtres habitaient notre région et y avaient exercé différentes charges.

Des généalogies complètes ont été données par Léon Mirot (Généalogie de la famille de Piles), ainsi que par Dugenne dans son dictionnaire biographique de l’Yonne. Elles ne la relient pas au fief éponyme, qu’on suppose simplement être leur origine eu égard à leur présence dans le voisinage dès le XVème siècle. Les sources font actuellement défaut pour approfondir la question.

La famille détenait des terres dans la région de Varzy : Champsimon, Bazarnes, et Chivres, à Courcelles, peut-être par une alliance. Le nom de Champsimon a disparu, fondu sans doute dans Chivres ou transformé en Chaumont (le nom d’un moulin). Ces fiefs relevaient de la châtellenie de Montenoison selon l’Inventaire des Titres de Nevers, c’est-à-dire de cette partie méridionale de l’ancien diocèse d’Auxerre qui n’appartenait pas à la baronnie de Donzy. Certains auteurs les rattachent au contraire à celle de Billy-sur-Oisy, fusionnée avec Corvol-l’Orgueilleux. On trouve aussi les Piles possessionnés en Avallonais et à Saulieu, sans doute par des alliances.

Nous les avons rencontrés en étudiant la dévolution de Bazarnes, avec son beau château reconstruit au XVIIIème siècle au bord de la rivière Sainte-Eugénie qui court  vers le Sauzay et  Clamecy.

La filiation est établie depuis Pierre de Piles (+1453), qui demeurait à Entrains. La famille appartenait à la bourgeoisie urbaine et ses membres étaient échevins de Clamecy ou de Saulieu.

Plusieurs d’entre eux ont exercé des charges ecclésiastiques locales ou parisiennes. Ainsi Pierre de Piles, qui étudia à Paris, devint Chanoine de Saulieu et d’Auxerre, chantre de la collégiale Saint-Martin de Clamecy – où il accueillit le roi François Ier en 1530 -. Il fut également Trésorier du chapitre de Varzy, et curé de Treigny (1520-1534) dont il embellit considérablement l’église – surnommée la « cathédrale de la Puisaye » – en faisant reconstruire le choeur. On peut y voir ses armes, comme sur sa pierre tumulaire avec son effigie gravée en la cathédrale d’Auxerre : « d’azur à la fasce d’argent, accompagnée de deux roses d’or… ».

Son petit-neveu Jean de Piles (+1607), fut chanoine de Paris, vicaire général de Reims sous l’archevêque Louis de Lorraine. Profitant de l’influence des Lorrains il fut gratifé de plusieurs bénéfices : doyen de Carrenac en Quercy, prieur de Lurcy et de Plessis-les-Moines, abbé d’Orbais en Normandie (1580). Il fut Secrétaire de la chambre du roi Henri III, Aumônier de la Reine Louise, et Député du clergé aux Etats-Généraux de 1593. Partisan des Guise et adversaire acharné des huguenots, il joua un rôle diplomatique important au service de la Ligue, qui l’envoya comme émissaire à Rome à plusieurs reprises avant 1600, où il plaida contre l’absolution du Roi après sa conversion.

Dans le contexte de la réconciliation, marqué par ses combats perdus il opta pour l’oubli, ce qui permit sans doute l’anoblissement de son frère Jacques (1542-1607), sgr de Champsimon, échevin d’Avallon et Président de l’Election de Clamecy, qui avait contribué à la pacification du Nivernais aux côtés des Gonzague. Sa plaque tumulaire dans la cathédrale Notre-Dame de Paris a été reproduite dans la collection Gaignères.

Un peu plus tôt, un certain Pierre de Piles de Villemur, lui aussi chanoine de Paris, ancien précepteur du duc de Guise, avait été également très engagé contre les huguenots. Il demeurait au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, avait accueilli chez lui les assassins de l’amiral de Coligny avant leur forfait (1572), et les avait aidés arme à la main. Mais ce nom de Villemur interroge : appartenait-il à cette lignée nivernaise ou à celle des Villemur de Paillès, d’où la confusion ?

Revenons enfin à Roger de Piles, dernier de cette famille et le plus connu.

                                                                 

Né en 1636 à Clamecy, où son père, Adrien, sgr de Courteilles, un autre petit fief de la paroisse de Courcelles (fils de Jacques ci-dessus) était Contrôleur du Grenier à Sel, il eut pour parrain le duc de Bellegarde, Grand Ecuyer de France, en exil à Entrains. Il étudia la philosophie, la théologie et surtout la peinture. Il fut précepteur de Michel Amelot, marquis de Gournay, qui l’emmena ensuite dans ses ambassades où il fit merveille. Envoyé en mission secrète au Pays-Bas par Louvois, il y fut arrêté et ne retrouva la liberté qu’en 1698, après la Paix de Ryswick. Il avait approfondi ses connaissances artistiques au cours de ses voyages et fut dès lors connu comme peintre, notamment portraitiste. Mais il fut surtout un théoricien de l’art et participa aux débats de son temps, défendant les « coloristes » et inventant l’expression « clair-obscur ». Membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture, admirateur de Rubens, il publia plusieurs ouvrages sur la vie des peintres et un cours de peinture. Il mourut en 1709 et fut inhumé à Saint-Sulpice.

Reste à éclaircir le mystère de leur nom, que les historiens du Nivernais attribue au hameau de Couloutre. Merci de vos contributions à ce sujet !

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Les comtes contre les évêques à Cosne

Une controverse larvée opposa tout au long de l’ancien régime les évêques d’Auxerre, qui entendaient maintenir leur suzeraineté historique sur la baronnie de Donzy, aux comtes de Nevers, barons en titre depuis 1199, qui supportaient mal de devoir rendre hommage à un simple évêque, et voulaient unifier l’administration de leurs fiefs. Nous avons rappelé cette rivalité ancestrale, constitutive de la singularité donziaise, en évoquant la question des limites de l’ancien Donziais, ou celle du statut de Châteauneuf-Val-de-Bargis.

Elle trouva aussi un point d’application à Cosne, place stratégique en bord de Loire, au carrefour de plusieurs routes, qui ne pouvait pas ne pas intéresser les comtes. La ville et sa châtellenie étaient partie intégrante du Donziais mais, depuis un accord intervenu en 1157, les comtes de Nevers, mieux armés pour assurer sa défense, avaient la garde du château de Cosne. Il en allait de même à Donzy, Châteauneuf et Entrains. A la fin du moyen-âge les comtes de Nevers appartenant à de grandes maisons princières développèrent une conception extensive de cette mission, empiétant sur les droits des évêques, pourtant très présents ou représentés dans la ville où ils tenaient palais.

Sur le plan architectural ce passé lointain n’est pas complètement effacé : les murailles médiévales ont certes presqu’intégralement disparu, mais le château, forteresse octogonale qui formait le coin sud-ouest de l’enceinte du XIIIème siècle, est toujours là, au cœur de la ville, usé par le temps, transformé et négligé par les hommes (ci-dessous) ; le palais épiscopal, une belle demeure romane du début du XIIIème siècle, réplique en réduction de celui d’Auxerre, est intact sur une place voisine (id.). Le château épiscopal de Villechaud a disparu ; seule subsiste l’ancienne chapelle castrale dédiée à Sainte Brigitte de Suède.

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Pendant la Guerre de Cent Ans, alors que le comté de Nevers était échu aux fils de Philippe Le Hardi, Philippe de Bourgogne, puis Jean de Clamecy, le conflit prit une tournure plus aigüe. Ces princes d’une lignée capétienne qui rivalisait en puissance avec le roi lui-même, tentèrent d’échapper à leurs obligations féodales vis-à-vis des successeurs de Saint Germain et d’Hugues de Chalon, prétendant tenir Donzy du roi comme Nevers.

Dans un article très documenté sur « Les enceintes de la ville de Cosne… », l’éminent historien du Nivernais André Bossuat, décortique les tenants et aboutissants de cette querelle et ses développements judiciaires. Son cœur penche pour l’appartenance auxerroise de son pays d’origine – la vallée du Nohain  – mais cela n’altère pas la rigueur de ses analyses. Il illustre de façon cocasse les implications du droit féodal sur le terrain. A partir de faits anodins – un mur du château qui empiétait d’une toise sur la « justice » de l’évêque ; un chevreuil sauvage abattu par un homme du comte au-delà de la poterne…-, les officiers de Nevers cherchaient querelle à ceux de l’évêque et engageaient d’invraisemblables procédures. C’étaient autant de prétextes pour rouvrir le débat et réaffirmer les ambitions comtales. Mais l’intransigeance des prélats quant à leurs droits s’inscrivait dans une tradition féodale que le Parlement de Paris, familier de cette cause à répétition, reconnut à chaque fois à l’issue d’interminables procès.

Les officiers du comte étaient des seigneurs des environs que nous connaissons. Ils servaient le pouvoir en place. Le baron de Donzy auquel ils devaient hommage pour leurs fiefs était le comte de Nevers lui-même ; il exerçait le ban sur toute la contrée et appartenait à une puissante maison. On se mettait dès lors à son service, sans se préoccuper d’un pouvoir temporel épiscopal venu du fond des âges, qui s’étiolait au fil du temps.

Voyons quelques-uns de ces personnages mentionnés par Bossuat sur le théâtre des offensives comtales à Cosne, heureusement cantonnées au terrain juridique.

En 1380 il y avait là un Carroble, bailli de Donzy, un Frappier, de Nevers, et comme « Capitaine de la Tour de Cosne » – commandement militaire exercé par un noble d’épée – notre ami Jean de Pernay, qui portait le nom d’un fief de Châteauneuf près de Nannay. Il était seigneur de Port-Aubry près de Villechaud, un fief qui lui avait sans doute été concédé en récompense de ses services.

En 1413, le châtelain de Cosne – une fonction de gestion du site castral – était Renaud Lamoignon, sgr de Vielmanay, d’une famille éminemment donziaise que nous connaissons bien : elle a brillé de tous ses feux aux XVIIème et au XVIIIème siècle dans la grande politique.

En 1441, les représentants du comte Jean étaient Jean Tenon, d’une famille neversoise très dévouée, dont le fils sera seigneur de Nanvignes (Menou), et Miles de Pernay, petit-fils de Jean, capitaine de Cosne à son tour, accompagnés de son homologue de Donzy, Guyot Lamoignon, sgr de Vielmanay, Villargeau et Brétignelles, à Pougny, neveu de Renaud, venu en renfort.

En 1450, voici Jean Le Clerc, sgr de Saint-Sauveur, le fils du chancelier de France nommé par le duc de Bourgogne, lieutenant du bailli de Donzy, et Guillaume Coquille, procureur, de la famille du fameux jurisconsulte Guy Coquille, sgr de Romenay et éditeur de la Coutume de Nivernais.

En 1469 l’évêque Pierre de Longueil se trouve sur place pour défendre sa position face au procureur général du comté Guillaume La Miche, de Moulins-Engilbert, et au châtelain de Cosne Jehan Baudu. Le capitaine Miles de Pernay s’est fait porter pâle.

Ce Jehan, dont le nom est très peu cité, est « marchand » à Cosne – un terme qui indiquait plutôt un riche négociant qu’un boutiquier, avec une certaine surface financière, assortie d’une implication dans les affaires publiques -. Il est aussi châtelain de Donzy, Entrains et Châteauneuf : un homme de confiance donc, doté de moyens significatifs. Il est seigneur de Saint-Andelain au milieu du vignoble de Pouilly, une terre obtenue en récompense de ses services. Nous lui connaissons trois filles : Agnès, mariée à Simon Petot, autre riche marchand de Cosne, sgr du Jarrier à La Celle-sur-Loire, puis à Jehan de La Bussière, sgr de Montbenoit à Pougny ; Germaine, dame de St-Andelain, mariée à Jean Guy ; et Perrette, mariée à Philibert Chevalier, sgr du Pavillon à Billy. De beaux « établissements » qui confirment la position de leur père.

Pourtant tous ces aimables capitaines, châtelains et procureurs en seront pour leurs frais : les droits de l’évêque seront constamment réaffirmés par le Parlement, même après l’intégration de Donzy au duché-pairie de Nevers pour François de Clèves, et ne disparaîtront qu’en 1789. En l’an VIII Cosne deviendra une sous-préfecture du département de la Nièvre, et son passé  disputé entre Auxerre et Nevers n’intéressera plus que les historiens du pays…

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Les domaines des moines de Bourras

(Illustration : le site de Bourras)

En évoquant l’histoire de l’abbaye cistercienne de Bourras, à Saint-Malo-en-Donziois, fondée au début du XIIème siècle, nous avons mentionné sa richesse foncière et les innovations que les moines avaient apportées dans cette haute vallée de la Nièvre.

Les patrimoines monastiques exerçaient un irrépressible attrait sur des dignitaires de l’Eglise avides de bénéfices. Pour Bourras ce fut le cas notamment de Louis de Clèves-Fontaine, prieur de La Charité, abbé de Toussaints à Chalons, évêque de Bethléem (à Clamecy), abbé de Bourras en 1609 ; et son neveu Jean qui lui succéda dans tous ses bénéfices. Voyez la généalogie de cette branche de la famille de Nevers issue d’un fils du comte Engilbert, abbé du Tréport (sic !) : les bâtards de Clèves. Nous les avons rencontrés en étudiant les fiefs de Fontaine et de Pougny, qui leur avaient été attribués par le duc, leur cousin.

Malgré la destruction des bâtiments monastiques par les huguenots et le déclin progressif de la vie religieuse jusqu’à sa disparition, quelques traces de ces richesses subsistent. 

Un beau logis abbatial du XVIIIème siècle – qui ressemble à une gentilhommière plutôt qu’à une maison religieuse – atteste que les derniers abbés commendataires entendaient jouir d’un confort digne de leur rang.

                                         

Son bâtisseur fut-il Pierre Langlois de La Fortelle (abbé en 1714), également prieur de Cessy, Coche, St-Malo et Vielmanay, fils d’un Maître des Comptes et petit-fils d’un marchand vinaigrier de la rue Montorgueil ? Ou Pierre de Chauvigny de Blot (1750), chanoine-comte de Lyon, d’une vieille famille d’Auvergne ? Ou encore son neveu Pierre de Rochefort d’Ailly (1760), chanoine de Laon ?

En arpentant cette vallée défrichée et assainie par les premiers moines, on peut voir les traces de ce passé dans les domaines de Bourras-la-Grange, à Champlemy ; de la Bergerie, à Saint-Malo ; de La Rollande, des Maçons, du Pont et de Chaume à Châteauneuf. Ils constituaient un ensemble foncier de plusieurs centaines d’hectares, s’étendant sur plus de 5 kms le long de la Nièvre, cernés de bois sur les hauteurs, accostés de plusieurs moulins.

Ils ont été conservés dans le patrimoine de l’abbaye, sauf exception, jusqu’à sa disparition. Au fil du temps ils furent affermés, car la diminution du nombre de moines, accentuée par la mise en commende, n’autorisait plus l’exploitation directe . Les Cahiers du Val-de-Bargis proposent plusieurs actes notariés des XVIIème et XVIIIème siècles à ce sujet.

Le bail-à-moitié de la Rollande – une forme de métayage très contraignante – est ainsi reconduit par le « vénérable religieux dom François Marie prieur du couvent de l’abbaye royale de Notre Dame de Bourras, y demeurant, paroisse dudit Saint Malo » en 1743, au profit des Jolly, qui constituaient une communauté de parsonniers. C’est ici le prieur claustral qui agit en lieu et place de l’abbé commendataire Langlois. Le bailleur fournit les terres, les bâtiments, le cheptel et même la moitié des semences ; les preneurs paieront en argent et en nature : blés, fil de chanvre, beurre, poulets…etc.

Le Pont et Chaume sont les sites les plus marquants, où de vieux manoirs du XVIème siècle, avec leurs tourelles, subsistent et rappellent les exigences de la défense en ces époques troublées.

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Le Pont est lui aussi affermé en cette année 1743 par « le sieur Jean Baudoin agent des affaires de messire Pierre Langlois de la Fortelle, prestre, docteur de la maison et faculté de Sorbonne, conseiller du Roy en sa cour de parlement à Paris, abbé commendataire de l’abbaye royale Notre Dame de Bourras, prieur seigneur spirituel et temporel du prieuré de Cessy et St-Malo, Coche et Vielmanay, Menou et dépendances… », qui habite à Bourras où l’abbé ne vient que de loin en loin.

Chaume, plus éloigné du siège abbatial, fut sans doute cédé, si l’on en juge par la mention de propriétaires privés : au XVIIème siècle Simon Gallard, avocat en Parlement, époux d’une Le Muet, issue de cette famille qui tenait  Corbelin et jonglait avec les charges ecclésiastiques et judiciaires à Auxerre ; au XVIIIème Hubert Brotot, marchand, fermier de la châtellenie et syndic de Châteauneuf, en est propriétaire et demeure sur place ; son fils Jean-Henri, lieutenant civil et criminel à La Charité afferme Chaume en 1740.

Le moulin à forge en contrebas paraît quant à lui avoir appartenu de longue date à des seigneurs des environs. On le trouve au XVIème siècle aux mains des sires d’Armes, seigneurs de Vergers à Suilly-la-Tour – où se trouvait une importante forge -, et au XVIIème dans celles des Rolland, sgrs d’Arbourse tout proche, qui l’afferment suivant l’usage.

A la veille de la Révolution l’abbaye était en complète déshérence. Deux visiteurs de l’Ordre, D. Martène et D. Durand, cités par l’abbé Charrault, écrivent : « Cette abbaye qui fut considérable, est aujourd’hui tellement ruinée qu’elle ressemble plutôt à une grange qu’à une abbaye en sorte qu’elle est réduite à un seul religieux ».

Ses biens fonciers, préservés par l’administration soigneuse des abbés à leur profit, ne manquaient pas de susciter l’envie dans le voisinage. On relève ainsi une offre d’achat du domaine de La Rollande par son fermier dès 1790, restée sans suite. Ils furent vendus en 1792, suivant le processus officiel.

Le temps passa et on tourna vite la page dans cette vallée isolée, d’autant qu’à Bourras même les traces du passé religieux, honni par certains et oublié par les autres, avaient presqu’intégralement disparu.

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