Archives de catégorie : Yonne

Les Baillis royaux d’Auxerre

Nous avons évoqué la fameuse Affaire du Bailliage, qui a illustré pendant des décennies la dépendance double du Donziais, entre le diocèse d’Auxerre et le comté de Nevers. En confirmant le rattachement de la baronnie au Bailliage royal d’Auxerre et à la Coutume de l’Auxerrois après une longue procédure, le Parlement de Paris avait consacré son appartenance historique, malgré les instances répétées des maîtres de Nevers. Elle perdura jusqu’à la Révolution.

Les baillis d’Auxerre étaient donc les autorités judiciaires de référence du Donziais, d’autant que les justices seigneuriales, y compris celle du baron de Donzy – comte de Nevers – furent progressivement dépouillées de leurs prérogatives par un pouvoir royal qui entendait mettre au pas les grands féodaux.

Donzy dépendit d’abord du Bailliage royal de Sens, le premier créé en 1184 par Philippe Auguste, un grand roi organisateur, dont le ressort était très vaste, puis de sa Prévôté de Villeneuve-le-Roi (auj. Villeneuve-sur-Yonne), à partir de la fin du XIIIème siècle. Un bailliage d’Auxerre fut adjoint à celui de Sens lorsque le comté fut repris par le roi en 1370. Enfin un bailliage de plein exercice fut établi à Auxerre par le duc de Bourgogne en 1426, repris par le roi de France en 1477 à la fin de la Guerre de Cent Ans, et érigé en Siège Présidial en 1558.

La fonction même de Bailli évolua pendant cette période : entièrement vouée à l’exercice de la Justice à ses débuts, par l’examen en premier ressort des causes royales et en appel des bailliages locaux, elle se confondit à partir des Guerres de Religion avec celle de Gouverneur d’Auxerre, exerçant également le commandement militaire. Au XVIIIème siècle, sous le nom de « Grand Bailli et Gouverneur », elle devint presque honorifique, se transmit et se monnaya comme n’importe quelle charge.

Nous développons la succession des baillis dans la note ci-jointe. Comme on le vérifiera cette fonction éminente ne fut confiée aux premiers temps qu’à de hauts personnages d’extraction chevaleresque. Ils étaient parfois issus de la contrée, comme les incontournables sires de La Rivière, mais toujours aptes à imposer leurs sanctions et arbitrages à une noblesse rarement docile. Progressivement leur statut déclina et la fonction fut exercée par des membres de la petite noblesse locale, puis par des personnages d’origine bourgeoise.

Leur compétence même fut longtemps contestée par les comtes de Nevers puis par les ducs, qui auraient voulu un dispositif judiciaire unique pour leurs possessions, sous le Bailliage royal de Saint-Pierre-le-Moutier, beaucoup plus proche d’eux.

Toutes les affaires criminelles et contentieuses de notre petit pays furent traitées par le Bailliage d’Auxerre de ses origines à la Révolution. Son activité avait généré au fil des siècles une caste judiciaire prolifique, attachée à ses privilèges et jalouse de ses compétences, sous le contrôle du Parlement de Paris.

Voyez ci-dessous qui furent ces représentants des rois à Auxerre et aidez-nous par vos commentaires à préciser, à compléter ou à corriger…

Baillis d’Auxerre  (V1 du 24 avril 26)

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Magny et La Rippe, au bord de l’Yonne

(Illustration : la vallée de l’Yonne à Merry)

Magny est un hameau de Merry-sur-Yonne, siège d’un fief ancien de la châtellenie de Châtel-Censoir.

Il fut longtemps détenu par la famille auxerroise de la Borde, implantée originellement à Serein (com. de Chevannes), et vendu vers 1780 à un homme de loi d’Auxerre. Une construction nouvelle, dans le goût néo-gothique, a remplacé au XIXème siècle l’ancien manoir des seigneurs de Magny, dont on n’a aucune représentation.

La Rippe est un fief voisin qui en fut détaché après une alliance.

Voyez ci-dessous une notice qui présente l’état actuel de nos connaissances sur la dévolution de ces deux fiefs…merci de vos contributions pour la compléter ou la corriger.

Magny et la Rippe (V du 18/4/26) 

 

 

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Etais, châtellenie fantôme

(Illustration : les armes des Mullot de Villenaut)

Alerté par un internaute vigilant, il me faut réparer une négligence en évoquant le cas d’Etais-la-Sauvin, une châtellenie quelque peu oubliée de la baronnie de Donzy.

Le fait est que son passé est bien caché. On peut traverser ce tranquille village des confins de la Forterre et du département de l’Yonne, sans en voir d’autre trace que son église. Des restes existent de l’ancien château, mais ils ne sont guère visibles.

Cette châtelleniel’une des six premières de la baronnie – n’englobait que la paroisse d’Etais elle-même et les fiefs qu’on y trouvait : Le Colombier, aux Mullot de Villenaut ; Chevigny, donné à l’abbaye cistercienne de Bourras – deux sites dont nous avons traité – ou encore la Motte-Panardin, un fief cité mais effacé aujourd’hui. On peut dès lors s’interroger sur les raisons d’un tel statut, quand d’autres châteaux comtaux très proches assuraient la sécurité du pays : Entrains, Corvol, et surtout Druyes. La géographie féodale recèle des mystères : la Révolution a divisé la France en départements de dimensions égales, mais les pouvoirs seigneuriaux sortaient quant à eux du fond des âges gallo-romains et francs, dont les logiques territoriales restent indéchiffrables faute de documentation. Etais n’est évoqué qu’en quelques lignes dans l’Inventaire des Titres de Nevers et quasi ignoré des archives ; cette question restera donc sans réponse.

Que sait-on de son histoire, alors que l’étymologie même du nom « Etais » est discutée ?

On en perçoit en tout cas l’ancienneté en notant la présence, sur une hauteur à quelque distance du bourg, d’un cimetière et d’une chapelle romane, considérée comme le vestige d’un village primitif d’origine gallo-romaine – Montivieux : le « petit mont vieux » -. Construite au XIIème siècle, cette église était dédiée à Saint-Pierre, sous le nom de « Saint-Pierre-de-Moustier-le-Vieil » qui suggère un établissement monastique ancien. La désignation de son prieur-curé était « à la collation » l’abbé de Saint-Pierre-en-Vallée, à Auxerre, dont il relevait. Elle fut en grande partie détruite au XIXème siècle, mais on devine toujours l’arc en plein cintre du portail dans sa façade. Quel fut le rôle de cette implantation dans le destin féodal d’Etais ?

Plus tard le bourg s’installa là où on peut le voir aujourd’hui.  Une l’église dédiée à Saint-Pierre-aux-Liens y fut construite au XIVème siècle, remplacée par l’édifice actuel au XVIème, de style gothique flamboyant tardif.

Etais fut entouré de murailles à l’intérieur desquelles la population pouvait se réfugier, notamment pendant les guerres de religion. Un château pouvait accueillir le comte de Nevers, baron de Donzy, lors de ses séjours, et sans doute une petite garnison. Quelques traces en subsistent dans des maisons ou jardins non loin de l’église : ici une petite tour de l’ancienne muraille ; là les bases d’une ancienne tour ronde, au sous-sol d’une maison ; ou encore un portail d’entrée et des mares rappelant les anciens fossés. Ces traces, à l’image de ce qu’on trouve à Corvol-l’Orgueilleux par exemple, suggèrent un édifice beaucoup plus modeste que la forteresse de Druyes toute proche qui dominait la contrée, où les comtes séjournaient régulièrement.

Les châtellenies étaient à l’origine des lieux d’exercice du pouvoir comtal de commandement, ou de ban, délégué à un capitaine, dans des sites que leur position ou leur histoire désignaient comme des relais, s’imposant à un territoire plus ou moins vaste. Les raisons pour lesquelles Etais bénéficia de ce statut resteront à éclaircir. Quoiqu’il en soit, dès lors que la paix intérieure fut assurée par un pouvoir royal fort et structuré, interdisant les guerres civiles, les fonctions locales s’étiolèrent. A l’instar d’autres structures féodales les châtellenies subsistaient sur le papier mais voyaient leur rôle s’estomper, certaines n’ayant finalement plus d’officiers particuliers.

« François de Mullot, sgr du Colombier et de Villenaut en partie », fit en 1575 le « dénombrement du fief du Colombier près Etais », au duc de Nevers. L’équipe de l’abbé de Marolles a relevé cet acte dans une liasse « cotée Estaiz », celle des titres correspondant à cette châtellenie, qui ne regroupait que quelques documents. Son père Alain et son frère Charles furent Capitaine de Druyes ; son fils Louis fut inhumé dans l’église d’Etais en 1649.

Au XVIIème et surtout au XVIIIème siècle, dépouillé de tout rôle, la châtellenie d’Etais était devenue une simple « propriété » du comte, comprenant des terres nobles et des droits, cessible comme n’importe quelle autre.

C’est ce qui lui arriva, avec son vieux château sans doute bien décrépi. Le duc Mancini, petit-neveu du Cardinal Mazarin, les céda en 1738, comme la châtellenie de Druyes, à Louis François Damas, marquis d’Anlezy, héritier du titre vicomtal de Druyes, où il avait fait construire une superbe résidence d’agrément aujourd’hui disparue, aux pieds du vieux château. Les éléments de cet ensemble foncier, passé par héritage aux frères Louis et Joachim de Conzie, tous deux évêques et dont la mère était une Damas d’Anlezy, furent vendus comme Bien de la Nation à la Révolution. Il est probable que ce qui restait du château d’Etais fut alors mis à bas et réutilisé dans différentes constructions du village.

Au total c’est peu et bien des mystères subsistent, notamment celui de l’origine de ce statut. Vous pourrez peut-être contribuer à les éclaircir.

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Les Barres, à Saint-Sauveur-en-Puisaye

(Illustration : Saint-Sauveur, la Tour Sarrazine)

Nous avons déjà évoqué le fief et le château des Barres à Sainpuits. Nous aimerions proposer quelque-chose sur le site des Barres à la Celle-sur-Loire, où les ruines d’un vieux donjon au bord de la Loire retiennent la curiosité, d’autant qu’un généreux interlocuteur nous en a adressé de belles photos. Cela nous introduirait dans les mystères de la grande famille médiévale des Barres, qui s’est établie à La Guerche, alors nivernaise, et a donné son nom à la baronnie de Cours-les-Barres .

C’est un nom générique qui fait référence à la notion de barrière ou de clôture. En voici un autre exemple récemment découvert : le fief des Barres, à Saint-Sauveur-en-Puisaye.

Son nom est conservé par le hameau des Petites-Barres ainsi que par l’étang et le bois des Barres. Il s’étendait sur une partie de la paroisse de Saint-Sauveur, ainsi que sur celle de Saints. Il n’y avait pas semble-t-il aux Barres de château ou de manoir, la justice étant rendue au château de Saint-Sauveur, ce qui indique une étroite dépendance de ce château et peut-être une inféodation par un comte de Nevers d’une portion du territoire.

                                                     

Selon une étude sur Saint-Sauveur parue en 1937, les Barres se trouvaient au XIVème siècle aux mains des sires de Montrocher, limousins, qui auraient apporté ensuite le fief aux Rochechouart. Mais l’auteur ne cite pas ses sources pour les aveux dont il fait état, et on ne trouve aucune autre référence à ce sujet.

Cette première époque n’a pas laissé de trace dans l’Inventaire des Titres de Nevers, ce qui ne laisse pas d’étonner s’agissant d’un fief proche d’un château comtal. La première mention des Barres dans cet ouvrage est datée de 1385 et concerne Marguerite de Rochechouart, épouse du premier sgr de la Maison-Fort de la maison de Saint-Verain (Amboise). Cette terre resta sans doute une possession secondaire, passa par successions et ventes dans plusieurs familles, et perdit progressivement de sa valeur. Elle a fini dans l’oubli…

Voyez ci-dessous une notice présentant la succession des seigneurs des Barres, qui se confondent au XVIIème siècle avec ceux de Saint-Sauveur. Nous serions intéressés par des informations qui permettraient d’éclaircir les origines de la détention de ce fief…

Les Barres (St-Sauveur)

 

 

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Une dépendance de Bourras : Chevigny

(Illustration : Bourras, le logis abbatial)

Chevigny, un hameau d’Etais-la-Sauvin dans l’Yonne, était un fief de cette châtellenie. Il appartenait depuis le XIIème siècle (1124) à l’abbaye cistercienne N.D. de Bourras à Saint-Malo-en-Donziais, fondée en 1116 par des moines venus de Pontigny, et dont nous avons souvent parlé.

À l’époque gallo-romaine, Chevigny était déjà un site connu qu’on appelait la « villa Capitinarius in pago Autissiodorensis », donnée à l’abbaye Saint Marien d’Auxerre par saint Germain au Vème siècle. Plus tard ce lieu s’appela « Cavanniacum », c’est-à-dire le « domaine du hibou », symbole de la sagesse suivant la tradition romaine, qui fait peut-être référence à celle du maître de cette villa, et devint Chevigny.

Des fouilles archéologiques effectuées en 1935 par Robert Dauvergne et René Louis – connus comme co-inventeurs du site gallo-romain des « Fontaines salées » près de Saint-Père-sous-Vézelay – ont révélé la présence de nombreux sarcophages en pierre venant d’un cimetière mérovingien près de Chevigny en allant vers Sainpuits, qu’ils avaient détecté.

                                                                     

La mise en exploitation d’une carrière au début de la période carolingienne au lieu-dit « Le Cercueil » où se trouvait la nécropole mérovingienne a malheureusement entraîné la destruction des vestiges. Cette carrière avait été exploitée par les Romains pour réaliser des sarcophages ornés puis elle a servi à tous les usages.

Les produits des fouilles sont visibles au musée d’Entrains-sur-Nohain et dans l’église St-Pierre-aux-Liens d’Etais-la-Sauvin. Il y a donc eu une continuité d’occupation significative du site, de l’antiquité à nos jours.

Au milieu du village, une charmante chapelle attire le regard. Il aurait été étonnant que les évêques d’Auxerre n’implantent pas un lieu de culte à Cavanniacum, tant il est vrai que l’Eglise inscrivait naturellement son action dans les sites préexistants habités par des communautés humaines structurées.

                            

Elle date du XIIème siècle mais elle a été largement restaurée aux XVIIème, avec son portail classique, et au XIXème siècles. Elle est dédiée à Sainte Camille, d’Escolives. Le « bénéfice » ecclésiastique de Chevigny était à la « collation » de l’abbé de Bourras, seigneur spirituel et temporel du lieu. On peut imaginer que ses desservants successifs restèrent de pauvres prêtres car ils ne jouissaient que d’une « portion congrue » après que l’abbaye-mère ait prélevé son dû.

Des frères convers résidaient à Chevigny, entretenant des troupeaux et cultivant les terres, comme autour de l’abbaye-mère dans la haute vallée de la Nièvre de Champlemy. Les cisterciens de Bourras passaient pour de grands innovateurs ; le paysage agricole autour de leurs implantations a été soigneusement modelé par eux.

Dans la chapelle de Chevigny, à droite de l’autel, un blason est sculpté en bas relief dans le mur : au centre un bouquet de lys encadré à droite par l’étoile de Bethléem et à gauche par la coquille des pèlerins de Saint-Jacques. On peut lire sous le vase une date : 1116 ; sans doute l’année d’édification de la chapelle par les cisterciens.

L’autel est surmonté d’une niche dans laquelle trône une statue en pierre de sainte Camille.

Née à Civitavecchia en Italie, près de Rome, Camille a vécu dans la première moitié du Vème siècle. Elle s’était établie à Ravenne, ultime siège de l’Empire romain d’occident finissant – qui recèle des mosaïques exceptionnelles dans ses basiliques de cette époque  – et était devenue avec plusieurs compagnes disciple de saint Germain d’Auxerre qui y était en mission.

À la mort de l’évêque en 448 à Ravenne, cinq d’entre elles se portèrent volontaires pour accompagner son corps jusqu’à Auxerre : Pallaye, Magnance, Procaire, Camille et Maxime. Éprouvées par le voyage, elles moururent avant d’avoir atteint leur objectif. Trois communes de l’Yonne les honorent : Sainte-Pallaye, Sainte-Magnance et Escolives-Sainte-Camille, où une église du XIème siècle à plan basilical et porche roman perpétue son souvenir. Ses reliques ont par contre été dispersées au moment des guerres de religion.

                                                             

De Pontigny à Bourras, en passant par Auxerre et Etais-la-Sauvin, la chapelle de Chevigny est donc une trace discrète mais émouvante d’un riche passé lointain.

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