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La belle dame de la Motte-Josserand (1650-1685)

(Portrait : Hortense Mancini, duchesse de Mazarin et de La Meilleraye)

Depuis 1447, date de son acquisition par le Chancelier Jean Jouvenel des Ursins, la Motte-Josserand, forteresse mythique du Donziais au bord du Nohain à Perroy, dont nous avons souvent parlé, passait par héritage de famille en famille.

Mais vers 1650 elle fut vendue par son dernier héritier, le maréchal de Vitry, au duc de Villars. Ce fut la première d’une série de cessions qui fit de ce haut lieu de la Guerre de Cent Ans un simple objet de spéculation. Les seigneurs n’y résidaient généralement pas : le château était solide – n’est-il pas toujours debout ? – mais inconfortable pour ces habitués des beaux hôtel parisiens.

Le duc de Villars fit don de La Motte-Josserand à Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles, lieutenant général, frère de sa première épouse. Cette grande famille lorraine avait donné un siècle plus tôt deux prieurs de La Charité : Robert de Lenoncourt (1510-1561), archevêque de Toulouse et cardinal, mort au prieuré où il s’était retiré, et son neveu Philippe de Lenoncourt (1527-1592), évêque d’Auxerre, lui aussi cardinal et surtout proche conseiller du roi Henri III.

Lenoncourt, en Lorraine : « D’argent à la croix engrêlée de gueules »

La fille de Joachim, Marie Sidonie de Lenoncourt, (1650-1685), encore enfant, resta seule héritière de ses grands biens, dont la Motte-Josserand. Devenue marquise de Courcelles  par son mariage avec Charles de Champlais, lieutenant général de l’Artillerie, neveu du maréchal-duc de Villeroy, elle eut une vie mouvementée. Son incorrigible galanterie et l’éternelle convoitise des hommes, la perdirent. Ses Mémoires donnent un récit édifiant des passions et des malheurs de cette ravissante jeune femme, dans les premières années du règne de Louis XIV.

Sidonie de Lenoncourt, marquise de Courcelles, dame de La Motte-Josserand

Soustraite très tôt à l’influence jugée néfaste de sa mère, une princesse allemande qui menait une vie déréglée, elle fut élevée par une tante austère, abbesse de St-Loup d’Orléans. Mais elle fut retirée à l’autorité de l’abbesse par Colbert qui convoitait son nom et sa fortune pour son frère Maulévrier. Elle fut donc confiée par lui à la garde de Marie de Bourbon-Condé, princesse de Carignan et subit auprès d’elle à l’hôtel de Soissons, haut-lieu de l’intrigue, l’influence déplorable de sa belle-fille, Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin, dont la vie ne fut que scandales.

Prise dans un maelström de débauche et de pouvoir, elle fut mariée à 16 ans au marquis de Courcelles par les sœurs de ce dernier dont l’objectif était de la pousser dans le lit de Louvois, qui se consumait d’admiration pour elle. Malgré l’aversion qu’il lui inspirait, elle fut contrainte de devenir la maîtresse du puissant ministre à 18 ans.

Elle entama peu après avec François de Neufville, duc de Villeroy, maréchal de France, un cousin de son mari, une carrière amoureuse pleine de rebondissements. Villeroy, qui avait d’autres attachements, l’abandonna à la colère de son mari trompé, qui l’exila à Courcelles chez sa belle-mère. Elle y rencontra un certain sieur de la Ferrière dont elle eut une fille qui ne vécut pas.

Le marquis de Courcelles, excédé, la fit alors enfermer au couvent des Filles de la Visitation Sainte-Marie, rue Saint-Antoine – dont seule l’église subsiste, devenue un temple protestant – . Elle y retrouva Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, sœur d’Olympe, aussi jolie et délurée qu’elle et que leur sœur Marie, le premier amour du jeune Louis XIV. Toutes trois étaient soeurs de Philippe Mancini, duc de Nivernais, suzerain de la Motte-Josserand à cause de Donzy. Le mari d’Hortense, duc de la Meilleraye, Grand-Maître de l’Artillerie, avait placée sa femme dans ce couvent pour les mêmes raisons. Sidonie s’en échappa après quelques mois, mais les jalousies additionnées de son mari et de Louvois lui valurent d’être enfermée à la Conciergerie, et condamnée en 1672 au cloître et à la confiscation de ses biens.

Mme de Sévigné s’en amusait : « L’affaire de Mme de Courcelles réjouit fort le parterre ; les charges de la Tournelle sont enchéries depuis qu’elle doit être sur la sellette. Elle est plus belle que jamais, elle boit, et mange, et rit, et ne se plaint que de n’avoir point encore trouvé d’amants à la Conciergerie. »

Grâce à quelque complicité, elle parvint à nouveau à échapper à ses gardiens et gagna la Franche-Comté puis Genève, Annecy, et Avignon, non sans de nouvelles aventures. Elle rejoignit alors Hortense à Londres, où elle était devenue la maîtresse du roi Charles II. Revenue à Paris et enfin veuve, Sidonie fut à nouveau arrêtée en 1678, car son beau-frère avait repris les charges contre elle. Elle ne fut libérée qu’en 1680 et épousa cette fois un obscur capitaine de dragons, Jacques Gaultier. Elle mourut 5 ans plus tard, sans descendance .

Il est probable que ses passions, ses enfermements et ses exils ne lui laissèrent pas l’occasion de venir à la Motte-Josserand, dont ses hommes de loi s’occupaient et qui fut vendue sur saisie après sa mort. Un acte de 1694 conservé aux archives de l’Yonne évoque : « les droits des sieurs François Le Boultz de Chaumot et Gaspard Brayer, conseiller au Parlement, adjudicataire au prix de 30.000 L. de la terre et seigneurie de La Motte-Josserand, saisie réellement sur les successions de Marie-Sidonie de Lenoncourt, épouse de Jacques Gaultier, sgr du Tilleul…etc. »

En ce siècle de tous les débordements, la beauté et la richesse, privées des remparts de la vertu, avaient valu bien des déboires à cette belle « dame de la Motte-Josserand ».

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Figures donziaises dans la Révolution : Charles André Dupin

(Illustration : Varzy)

Nous connaissons les trois frères Dupin, dont les brillantes carrières sous la Monarchie de Juillet ont illustré leur Nivernais natal, qu’ils n’ont jamais délaissé et où ils se sont établis avec soin, à Corbelin, au Réconfort, à Chitry, et à Raffigny.

Leur père, Charles André DUPIN (1758-1843), magistrat à Clamecy, député, les avait précédés. Il avait participé aux débats de la Révolution : un homme du juste milieu, ouvert aux idées nouvelles sans rejeter l’ancien temps qui avait permis à sa famille de prospérer. Heurté par des excès dont il faillit être victime, peu attiré par les honneurs et attaché à son petit pays, il choisit finalement d’y revenir et d’y reprendre une vie de magistrat et d’administrateur. Au XVIIIème siècle on aurait dit : « un honnête homme ».

Charles André Dupin

Nous avons évoqué la Famille Dupin, originaire de Varzy, cité épiscopale auxerroise, dont une branche s’est implantée à Clamecy et en Donziais. Les Dupin appartiennent à la bourgeoisie ancienne : ils sont connus à Varzy comme avocats et magistrats (baillis) depuis la fin du XVIème siècle. Enrichis par leurs charges et grâce à de bonnes alliances, ils acquièrent des terres et des moulins à forge comme celui de Croisy sur le Sauzay. Le père de Charles André, André Dupin, déroge à cette tradition : il est un médecin estimé à Clamecy où il a épousé en 1754 la fille d’un notaire royal. Il en a été maire, nommé par le roi, en 1769.

Charles André quant à lui fait des études de Droit à Paris et revient s’installer à Clamecy comme « procureur du roi auprès du Grenier à Sel », à 20 ans (1779). La valeur et …le soutien familial n’attendent pas le nombre des années. C’est une charge importante en cette époque de contestation des rigueurs du monopole royal du sel. Le « Grenier à Sel » est certes un entrepôt comme son nom l’indique, mais c’est surtout une juridiction spécialisée. La vieille maison qui l’abritait a été détruite.

Clamecy – Le Grenier à Sel

Le jeune procureur épouse deux ans plus tard une cousine, Catherine Dupin, fille d’un bailli de Varzy, qui lui apporte notamment la petite terre de Cœurs à Marcy, non loin de Champlemy, achetée en 1670 aux Lamoignon par son grand-père. Il en aura les trois fameux garçons mais, signe des temps, divorcera. Avocat en Parlement (1783), puis Conseiller et Lieutenant particulier au Bailliage ducal de Clamecy (1785), il est aussi procureur-syndic en l’Election, et donc le principal magistrat ducal et royal de la ville.

La Salle du Manège (Tuileries)

En 1791, ce notable reconnu pour ses compétences est élu député à l’Assemblée Législative, 6ème sur 7 dans la Nièvre, avec un système électoral encore très élitiste puisqu’il n’y a que 250 électeurs dans le département. Il ne jouera pas un rôle politique marquant dans la Salle du Manège des Tuileries où se réunissent les députés. Les positions modérées ne peuvent se faire entendre au milieu des outrances. Ce « modérantisme » suspect lui vaudra même d’être emprisonné sous la Terreur à Nevers, puis au château de Pressures, près de Clamecy, transformé en prison pour les opposants. Finalement le soutien populaire qui lui est manifesté contraindra le Représentant en mission à le libérer (1794).

Représentant en mission

Il reprend peu après une carrière locale (1796), comme juge, comme Commissaire du Gouvernement au Tribunal de Clamecy, puis comme commissaire central près l’administration de la Nièvre (1798).

En 1799 il est élu député au Conseil des Anciens sous le Directoire, et entre sous le Consulat au Corps législatif, où il siège jusqu’en 1804.

Après avoir servi à l’Inspection générale de la gendarmerie, il revient à Clamecy où il est nommé procureur impérial près le tribunal de première instance (1806). Il exerce ensuite la fonction de sous-préfet de Clamecy (1815-1830). Il refuse constamment l’avancement qu’on lui propose pour se dévouer à sa petite patrie. Ainsi, il est nommé conseiller d’État en 1830, mais s’estime trop âgé et donne sa démission pour rester à Clamecy où il meurt le 21 novembre 1843.

Clamecy – La Sous-Préfecture

Un sage donc, conscient de ses limites, il aura simplement fait son devoir, y compris à la capitale, au milieu d’évènements qui le dépassaient sans doute. Attaché à sa vallée de l’Yonne et à sa ville, il laissera la gloire parisienne à ses fils.

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Figures donziaises dans la Révolution : Champion de Cicé

En poursuivant nos rencontres avec des personnalités impliquées dans la Révolution, abordons un cas spécifique : Jean-Baptiste CHAMPION de CICE (1725-1805), dernier évêque d’Auxerre, qui en fut un adversaire résolu mais éphémère. La suppression de son diocèse en 1790 le surprit alors qu’il séjournait en Allemagne. Il y resta et y mourut.

L’itinéraire de ce prélat nous intéresse puisque notre petite région était partie intégrante de l’ancien diocèse d’Auxerre, dans la matrice duquel la baronnie de Donzy était née et avait prospéré. Cet évêché historique, dont le temporel considérable n’était pas fait pour plaire aux révolutionnaires, fut supprimé par l’Assemblée constituante en 1790. Son territoire fut rattaché pour l’essentiel à Sens, vieille métropole ecclésiastique. La majeure partie de l’ancien Donziais ayant été versée dans le département de la Nièvre releva dès lors du diocèse de Nevers. Les liens ancestraux entre Donzy et Auxerre, déjà bien affaiblis par cinq siècles d’administration comtale puis ducale à Nevers, étaient définitivement rompus.

En 1823, l’archevêque de Sens, dont le diocèse étendu correspondait au département de l’Yonne, fut autorisé à relever le titre d’évêque d’Auxerre. Plus tard, les archevêques de Sens-Auxerre se réinstallèrent dans la cité de Saint Germain, mais sur un pied plus modeste : le palais épiscopal (XIème-XIIIème) au chevet de la cathédrale St-Etienne, dominant la rivière, était devenu la Préfecture, par décision de l’Empereur.

Fils d’un conseiller au Parlement de Bretagne – sgr de Cicé à Bruz, au bord de la Villaine ; une terre érigée en baronnie par Henri IV – Jean-Baptiste Champion de Cicé appartenait à la noblesse de cette province. Il avait fait ses études à Paris où il était devenu docteur en théologie, puis vicaire général du cardinal de La Rochefoucauld. Il avait été nommé en 1758 évêque de Troyes, et transféré à Auxerre en 1760.

Comme évêque d’Auxerre pendant 20 ans, il montra une grande et subtile activité pour éradiquer les traces encore importantes de Jansénisme dans le clergé, tout spécialement au sein du chapitre cathédral d’Auxerre. Son prédécesseur Jacques de Condorcet, oncle du grand savant, n’en était pas venu à bout. Nous avons évoqué l’étonnante implantation de cette version dégradée et tardive de la doctrine de Port-Royal sous l’influence de Mgr de Caylus, dans l’article intitulé Port-Royal en Puisaye. Elle était encore prégnante chez nombre de prêtres influents en 1789. Lorsqu’il leur fallut élire leur représentant aux Etats-Généraux l’évêque ne fut élu qu’à une faible majorité. Ajouté à l’impact profond et parfois radical de la Réforme, cet épisode janséniste avait préparé d’une certaine façon les remises en cause de la Révolution. Mgr Champion de Cicé en fut un adversaire farouche mais les évènements le rattrapèrent.

Le mouvement révolutionnaire heurtait cet esprit classique, attaché aux traditions de l’Eglise, fidèle à la Couronne et au Saint-Siège. Il siégea donc aux Etats-Généraux au titre du Clergé, puis à l’Assemblée Constituante (juin 1789 – sept 1791), dans l’opposition.

L’année 1790 fut particulièrement éprouvante pour l’Eglise : la suppression des ordres religieux (février) – dont les monastères n’étaient toutefois plus très actifs dans la région, comme nous l’avons montré – (Bourras, Roches, Bellary, L’Epeau, Cessy, Saint-Laurent…etc.) – ; la Constitution civile du Clergé, approuvée par le roi après une longue hésitation (juillet), à laquelle l’évêque se refusa naturellement ; la suppression de son diocèse, actée en novembre de cette même année, alors qu’il en était éloigné. N’acceptant pas cette mesure, il fut déchu de son autorité épiscopale. Il constata avec amertume que la majorité du clergé d’Auxerre, acquise aux idées nouvelles et en délicatesse avec Rome, prêtait serment. Seuls quelques fidèles résistèrent ; ils subirent les foudres du nouveau pouvoir.

Champion de Cicé ne pouvait jouer un rôle actif dans ces assemblées dont il désapprouvait les orientations dominantes. Par une de ces incongruités dont les destins individuels confrontés à la grande histoire ont le secret, alors que la Nation travaillait fébrilement à son avenir, notre évêque se rendit en Allemagne pour « prendre les eaux ».

Il ne revint jamais en France et mourut à Halberstadt en 1805, où il est inhumé dans le cimetière des moines franciscains.

Son frère cadet Jérôme Champion de Cicé, qui professait des conceptions plus ouvertes au changement, eut une carrière prestigieuse. Il fut évêque-comte de Rodez, puis archevêque de Bordeaux et Garde des Sceaux de Louis XVI – qui l’avait choisi justement pour ses « idées avancées » -. Il émigra cependant et revint en France sous le Consulat. Il fut alors nommé archevêque d’Aix.

Leur sœur Adélaïde Champion de Cicé, formée par sa mère à la piété et à la charité, fonda en 1791 avec un jésuite les Filles du Coeur de Marie, des religieuses en habits laïcs et fondues dans le monde pour échapper aux sanctions du pouvoir. Elle fut arrêtée en 1799, car elle avait donné asile à l’un des auteurs de l’attentat de la rue Saint-Nicaise contre le Premier Consul, mais elle fut acquittée.

Avec Jean-Baptiste Champion de Cicé, 105ème et dernier évêque d’Auxerre, s’achevait une histoire de quinze siècles, celle du diocèse fondé par Pèlerin, le martyr de Bouhy, que l’abbé Lebeuf nous a racontée. Celle de notre petite région lui avait été étroitement liée.

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Figures donziaises dans la Révolution : Destutt de Tracy

Après le dernier duc, notre second personnage est un seigneur Nivernais et Bourbonnais plus jeune que lui, qui a adhéré pleinement aux idées de la Révolution, auxquelles il est resté fidèle contre vents et marées.

Antoine DESTUTT de TRACY (1754-1836), comte de Tracy et sgr de Paray-le-Fraisil en Bourbonnais, fut officier, homme politique, savant, philosophe, et académicien. Il descendait des Stutt de Laggan, nobles écossais venus en France au tout début du XVème siècle pour servir comme Archers de la Garde Ecossaise du Roi, à l’appel de John Stewart, lord Darnley, sgr d’Aubigny-sur-Nère, Connétable des Ecossais en France (1365-1429)

Nous avons évoqué le beau château de Tracy-sur-Loire, qui conserve des éléments de sa construction au XVème siècle mais a été profondément remanié au XIXème. Prolongeant vers le nord les coteaux du vignoble de Pouilly, ceux de Tracy descendent vers le fleuve. Le fief relevait féodalement du comté de Sancerre et n’est donc pas mentionné dans l’Inventaire des Titres de Nevers. Il est passé des Corguilleray aux sires de Bar, du Berry ; Françoise de Bar, fille du seigneur de Buranlure, épousa en troisièmes noces François Stutt (1586), capitaine de la garde écossaise, attaché aux rois Henri III puis Henri IV, apportant Tracy dans cette famille qui en prit le nom et conserva toujours ce fief.

Les vingt-cinq archers qui composaient à l’origine la « garde écossaise du corps du roi », concrétisation de l’Auld Alliance, étaient réputés pour leur fidélité et…. leurs costumes, qui étaient d’une telle richesse qu’on les appelait les Orfavriers.

La mère d’Antoine Destutt, d’une famille de financiers gênois, avait veillé à lui faire donner une éducation très poussée. Il fut très jeune sensible aux idées des Lumières et admira en particulier Voltaire. Il suivit cependant la tradition familiale en devenant officier de cavalerie, et progressa très vite dans la carrière grâce à la fortune de sa famille. Jeune colonel, il adhéra à la Franc-Maçonnerie, alors très en vogue.

Il ne résidait guère à Tracy, et en 1789 c’est la noblesse du Bourbonnais qui l’envoya  aux Etats-Généraux où il ne tarda pas à rejoindre le camp du Tiers-Etat, parmi les premiers à déclarer renoncer à ses privilèges, abolis le 4 aout. Il siégea à l’Assemblée Constituante puis quitta la politique pour reprendre du service brièvement sous les ordres de Lafayette à l’Armée du Nord. Le général devint son mentor et il lui conserva pour toujours son admiration. Une de ses filles épousa Georges Washington Motier de Lafayette, le fils.

Rendu à la vie civile et demeurant à Auteuil, il consacra dès lors son temps à l’étude de la biologie, de la chimie, puis surtout de la philosophie, avec malgré tout un passage de quelques mois dans les geôles de la Terreur, aux Carmes, d’où il sortit après Thermidor comme notre duc.

Il est principalement connu comme philosophe. Dans sa cellule des Carmes, il avait ébauché une théorie, inspirée par Locke et Condillac à laquelle il avait donné le nom d’« idéologie », prononcé pour la première fois en 1795, c’est-à-dire « l’étude des idées de l’esprit humain », refusant le terme de « psychologie », qui renvoyait trop explicitement à la notion d’âme. En 1801, il publia, son célèbre Traité d’Idéologie qui contenait sa doctrine sur les caractères, les facultés de l’entendement, la nature des idées, la puissance des habitudes, la valeur et l’action des signes. Il fonda la « Société des Idéologues« . Mais cet apport n’a pas laissé de traces significatives dans l’histoire de la pensée et il est quelque peu oublié.

Bien que nommé parmi les quinze premiers Sénateurs de l’Empire, il resta constamment réservé sur le pouvoir impérial et attaché aux premières idées de la Révolution, au sein de la fameuse « Société d’Auteuil », avec Condorcet et Siéyès. Il marqua par exemple son opposition au rétablissement de l’esclavage. Il n’en fut pas moins élu à l’Académie Française en 1808.

Connu sous le sobriquet de « Têtu de Tracy », qui marquait sa rigidité intellectuelle, il approuva la déchéance de l’Empereur en 1814, qui lui « redonnait la liberté ». Il eut la surprise de se voir rétabli par Louis XVIII dans son titre de comte et nommé à la Chambre des Pairs. Devenu presqu’aveugle, il aimait dans son vieil âge se faire lire l’œuvre de son cher Voltaire.

Il avait épousé Emilie de Durfort, fille du marquis de Civrac, dont il avait eu deux filles et un fils, Victor Destutt de Tracy, polytechnicien, député et ministre de la Marine, qui épousa une petite-nièce de Newton.

Oublié comme philosophe, Destutt de Tracy reste une figure attachante de cette période de grands changements, auxquels il apporta son soutien avec générosité, constance et modération. Encore faut-il préciser que si le fief de Tracy appartenait à la châtellenie de Cosne, aux confins des terres du prieuré de La Charité, et de celles du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers (Longrets), son dernier seigneur ne fut guère Donziais dans sa vie.

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Figures donziaises dans la Révolution : Mancini-Nivernois

Dans la nuit du 4 aout 1789 le régime féodal prend fin et l’histoire ancienne que nous racontons, celle des fiefs, des châteaux, des abbayes du Donziais connaît une rupture.

Elle est parfois brutale, comme pour les Chartreux de Bellary, obligés de quitter leur havre forestier en quelques heures au début de 1790, confisqué et vendu comme « Bien du Clergé » ; ou comme pour le marquis de la Maison-Fort (Bitry), devenu agent des Princes, dont la vieille forteresse, vendue comme « Bien de la Nation » après qu’il ait émigré, est dépecée par ses acheteurs.

La rupture est parfois évitée comme à Menou par la comtesse douairière de Damas-Crux, qui incarne pourtant l’ancienne noblesse. Jouissant du respect des habitants, elle est restée sur place et a préservé son grand château et ses terres, qui passeront à son fils le duc de Damas. La rupture est devancée aux Granges (Suilly-la-Tour), que son dernier seigneur vend juste avant les évènements à un notaire de Pouilly, futur administrateur du Département de la Nièvre,  dont les descendants s’y succèderont.

En effet, là où les châteaux et manoirs sont passés aux XVIIème et XVIIIème siècles aux mains de bourgeois enrichis par la forge, par le commerce du bois ou par leurs charges – et qui ajoutent les noms des lieux qu’ils possèdent à leurs patronymes – la continuité prévaut. Ces fiefs étaient devenus de fait des propriétés privées, lestées certes de droits féodaux mais cédées comme des biens ordinaires. Ils les conservent et figurent, avec les acheteurs de Biens nationaux, parmi les bénéficiaires de la Révolution. N’ayant plus de seigneur suzerain, ils n’ont plus de cens à acquitter : ainsi des Beaufils « de Gérigny », à Vieux-Moulin (Vielmanay), ou encore des Berger « de Saint-Quentin » à Favray (Saint-Martin-sur-Nohain), ou des Bernot « de Charant » à Boisrond (Garchy).

Dans cet environnement rural diversifié et évolutif que nous nous sommes efforcés de décrire en détail pour chaque site que nous avons étudié, quelques figures ont eu, dans un camp ou dans l’autre, de façon parfois inattendue, un rôle pendant la Révolution. Nous allons vous les présenter en quelques articles.

A tout seigneur tout honneur : Louis Jules dit « Barbon » MANCINI-MAZARINI, dernier duc de Nivernais (1716-1798) et dernier titulaire de la baronnie de Donzy érigée en duché avec Nevers par la grâce du cardinal Mazarin son grand-oncle, est passé sans trop de dommage au travers de la tourmente.

Il fut un personnage remarquable de la fin de l’Ancien Régime, un peu oublié pourtant. Grand serviteur de l’Etat et lettré, il a aussi laissé le souvenir d’un seigneur moderne et relativement ouvert dans son duché. Il fut Membre de l’Académie française à 27 ans, comme poète et auteur dramatique sous le nom de « Mancini-Nivernois », après une brève carrière militaire – sa santé était fragile -. Il fut surtout un grand diplomate : ambassadeur à Rome (1748), à Berlin (1756) et à Londres (1762), puis Ministre d’Etat de Louis XVI en 1787. Emprisonné aux Carmes sous la Terreur, puis libéré, son intelligence de la situation l’avait fait échapper à la guillotine. N’avait-il pas répondu à ses juges : « Je n’ai montré d’autre opinion sinon que tout honnête homme doit se conformer fidèlement aux ordonnances émanées de sa Nation« …Il mourut à Paris en 1798, âgé de 82 ans. Sa sagesse et sa culture, son souci des autres et sa bonté, lui valurent à la fin de ses jours en son hôtel parisien la considération générale.

Il avait épousé Hélène Phélyppeaux de Pontchartrain (1715-1782), dame d’honneur de la reine Marie Leckzinska, fille de Jérôme Phélyppeaux, ministre et fils de ministre, dont il eut deux filles, duchesses de Belle-Isle et de Cossé-Brissac, et en secondes noces sa vieille amie Thérèse de Brancas, comtesse de Rochefort.

Il ne se serait rendu en Nivernais que deux fois selon ses biographes : pour une première entrée dans la ville de Nevers avec la duchesse le 22 septembre 1733, il avait alors 17 ans, festivités et cadeaux d’usage furent rondement menés puisqu’ils en repartirent le lendemain à 5 heures du matin. Et après la mort de son père, en 1769, laissant à ses interlocuteurs le souvenir d’un homme affable et attentif aux difficultés des uns et des autres. Il avait été accueilli à Donzy avec force éloquence par Jean-Baptiste Voille de Villarnou, avocat en Parlement, procureur fiscal, qui était un de ses anciens condisciples au Collège Louis-le-Grand.

S’agissant de l’administration du duché, dont il ne se désintéressait pas mais à laquelle il avait peu de temps à consacrer, il avait placé toute sa confiance en Antoine-Charles Parmentier (+ 1790), avocat parisien qui après avoir été « Assesseur de la maréchaussée de France de la table de marbre, résidant à Nevers », devint Procureur général près la Chambre des Comptes, en charge du suivi des affaires ducales, puis son archiviste. Dans ces dernières années de l’ancien régime, marquées de façon contradictoire par des remises en question audacieuses et par un repli de l’aristocratie sur ses privilèges, le duc de Nevers se montra plutôt ouvert à certaines évolutions. Son intérêt pour son duché est confirmé par la nomination qu’il fit en 1780 d’un « Inspecteur général des domaines et bois, offices et autres propriétés appartenant à M. le duc de Nivernais », un avocat parisien nommé Hilaire Doloret. Pendant 10 ans cet officier visita toutes les châtellenies du duché, et établit des comptes-rendus, annotés par le duc lui-même, qui sont de précieux témoignages sur les dernières années du système féodal.

A la mort du duc, en 1798, ses filles héritèrent d’une partie du patrimoine qui lui avait été restitué, car il n’avait pas émigré. Le duché avait certes disparu en tant que tel, avec ses châtellenies, les fiefs qui en relevaient et les droits qui y étaient attachés, constituant l’essentiel du revenu ducal. Mais une partie du domaine réservé du duc était préservée, qu’elles vendirent au fil du temps. Ainsi de la forêt de Charnouveaux à Champlemy, vendue à un riche industriel en 1801, avec les forges de l’Eminence et de Bailly à Donzy, et des forêts de Donzy et de Châteauneuf dont la possession remontait à la féodalité la plus ancienne.

Mancini-Nivernois, fidèle au Roi et choqué par son exécution, ne fut pas un ami de la Révolution, mais il n’en fut pas non plus un ennemi, lui qui avait sans doute compris au contact des philosophes que les temps anciens étaient révolus et que l’administration du Nivernais devait être modernisée.

A SUIVRE !

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