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Une longévité exceptionnelle !

« Le comté de Nevers est l’un des rares grands fiefs ayant duré autant que la monarchie française. Formé en 990, il n’a disparu qu’à la Révolution » écrit René de Lespinasse, archiviste-paléographe, historien du Nivernais ancien, en ouverture de son grand ouvrage : « Le Nivernais et les comtes de Nevers » (chez H. Champion, Paris, 1909, 3 tomes).

La baronnie de Donzy a eu la même longévité : née comme seigneurie avant l’an Mil, associée au comté de Nevers deux siècles plus tard, elle s’est maintenue avec sa spécificité dans les mains des comtes puis ducs « de Nevers et de Donzy », jusqu’à la nuit du 4 aout 1789.

Voyez les pages que nous consacrons à l’un (Nevers) et à l’autre (Donzy)

                                                                            

(Sceau de Guillaume Ier, comte de Nevers)

Quel fut le secret de cette longévité, qui différencie notre région de la plupart des autres grands fiefs, en particulier les plus proches ?

Le duché de Bourgogne, puissant voisin, lié historiquement au Nivernais – même si ce dernier n’en dépendait pas formellement – fut annexé au royaume par Louis XI à la mort du Téméraire, en 1477.

Le comté de Champagne-Blois fut intégré au domaine royal par le mariage de l’héritière, Jeanne, avec Philippe IV le Bel dès 1284, suivant la stratégie capétienne d’alliances politiques, reproduite au fil du temps pour Toulouse, la Provence, la Bretagne…etc.

Le duché de Bourbon, devenu capétien au XIIIème siècle, résista plus longtemps comme fief autonome mais devint finalement un apanage royal au début du XVIème, après la mort de l’ultime descendante de Robert de Clermont.

Le Berry, partie de l’ancien duché d’Aquitaine, fut contrôlé par les comtes de Blois-Champagne et se constitua ensuite sur une base plus réduite au sein du royaume, entre Orléanais et Bourbonnais ; il fut à partir du XIVème siècle un apanage des fils ou petit-fils de France.

Le comté d’Auxerre, associé au comté de Nevers dès le premier comte Landri, séparé lors d’une succession en 1262, fut vendu par Jean de Chalon au roi en 1370. Donné à Philippe le Bon par Charles VII, il fut définitivement réuni au royaume avec le duché de Bourgogne.

Deux exceptions toutefois à ce constat, de niveau plus modeste mais au voisinage immédiat : Sancerre, érigé en comté pour un cadet de Champagne au XIIème siècle, poursuivit son existence féodale en différentes mains et échut finalement aux princes de Conti, qui le conservèrent jusqu’à la Révolution ; la seigneurie de Courtenay, au prestige renforcé par le mariage de l’héritière avec un fils du roi Louis VI le Gros, passa de mains en mains jusqu’à la Révolution. Dans ces deux cas cependant, les anciens fiefs étaient largement déchus.

                                                                     

Ce ne fut pas le cas de l’ensemble formé par le comté de Nevers et la baronnie de Donzy qui conserva son intégrité et sa fierté. Pourquoi ce grand fief subsista-t-il quand la Bourgogne ducale disparut, alors que son titulaire était Jean de Bourgogne (ci-dessus) petit-fils de Philippe le Hardi ?

C’est d’abord qu’il en était indépendant féodalement, même s’il était dans sa mouvance dynastique. La féodalité était une construction juridique subtile, soigneusement régie par des us et coutumes qui conféraient droits et devoirs à ses protagonistes ; elle s’inscrivait aussi dans un contexte politique fait d’ambitions antagonistes, de luttes et de réorganisations des pouvoirs. Le destin de chaque fief résultait, et de ce droit, et de ces forces.

Nevers et Donzy, lourdement affectés par la Guerre de Cent Ans qui avait vu les Anglo-bourguignons et leurs mercenaires ravager la contrée, passèrent finalement au travers de ses conséquences politiques. Le comte Jean (1415-1491), né à Clamecy et mort à Nevers, avait certes combattu dans l’armée bourguignonne, mais il s’était brouillé avec son redoutable cousin Charles et avait rallié le roi Louis XI, qu’il servit ensuite loyalement. Ce fut un choix décisif pour l’avenir du comté, qu’une alliance transféra à une autre dynastie.

Paradoxalement, ce fief, préservé tout au long de l’ancien régime, s’est transmis bien des fois par des femmes.

Cette fidélité des comtes, devenus ducs au début du XVIème siècle, fut constante pendant les Guerres de religion – alors même que les élites de la région étaient largement séduites par la Réforme – et pendant la Fronde. Les princes des maisons successives qui tinrent Nevers : Clèves et Gonzague par héritage, puis Mazarini-Mancini par acquisition, furent dévoués au roi dans toutes ses entreprises, et proches de lui à la cour et à la guerre.

Il faut également relever que le comté, resté intact quand l’organisation royale centralisée s’imposait partout, ne représentait pas un risque pour l’unité du pays. Il n’avait pas la puissance pour une sécession, que sa position géographique au milieu du royaume, ne suggérait d’ailleurs pas. Ses titulaires se contentèrent de jouir de leur statut et de ses revenus, sans s’inscrire dans des alliances dangereuses.

Cette autonomie enfin avait un contenu déclinant : le royaume implantait en Nivernais ses structures et les renforçait : lieutenance générale pour le militaire ; baillages royaux de Saint-Pierre-le-Moutier (et d’Auxerre pour la partie donziaise) pour le judiciaire ; subdélégations de lIntendance de la généralité d’Orléans et Elections, pour l’administration et la fiscalité. Les fonctions ecclésiastiques les plus importantes : évêchés de Nevers et d’Auxerre, abbatiats des principaux monastères – réduits à de simples « bénéfices » par la commende et les destructions – étaient entièrement à la main du pouvoir royal.

Pour une partie de la population d’autre part, celle qui avait accès à une éducation scolaire plus poussée, l’horizon s’élargissait bien au-delà de la petite région natale. Etudes supérieures de droit à Bourges, de Médecine à Montpellier, ou tout simplement « montée à Paris » pour quelque motif que ce soit. Les généalogies le confirment : Paris n’est pas loin. Quand le dernier duc de Nevers Mancini vint à Donzy en 1769, n’y fut-il pas accueilli par Voille de Villarnou, son ancien condisciple au collège Louis-le-Grand ? Bref, on ne se contente plus d’un espace rural figé, on aspire à plus vaste, à plus cultivé.

Certes, les usages féodaux fonctionnèrent jusqu’à la Révolution, comme le reflète la documentation disponible. On faisait hommage au comte puis au duc pour les fiefs. La Chambre des Comptes de Nevers administrait les affaires ducales. Au double titre de baron de Donzy et de Saint-Verain, le duc devait un hommage à lévêque d’Auxerre et désignait des représentants pour « porter » le prélat à sa première entrée dans la ville. L’Inventaire des Titres de Nevers illustre par de multiples exemples cette immuabilité.

Mais au fil du temps le sens de ces usages s’étiolait et leurs modalités évoluaient. Au XVIIIème siècle ils s’étaient largement « bureaucratisés » : les « hauts et puissants seigneurs »  – d’origine bourgeoise bien souvent – étaient devenus de simples propriétaires de territoires morcelés. Il pratiquaient locations, cessions, gages, et hypothèques sur des terres dites « nobles », sans égard particulier pour leur suzerain. Ils ne lui avouaient plus leur fidélité en mettant leurs mains dans les siennes : le duc était à Paris ou ailleurs, les notaires et la paperasse avaient remplacé la confiance mutuelle.

                        

Louis Jules Mancini-Mazarini (ci-dessus),homme de cour, diplomate, auteur brillant et académicien, vit son « duché de Nivernois et Donziois » s’évanouir dans la nuit du 4 aout. Il y perdait un statut et un revenu – ce qui n’était pas rien – plus qu’un véritable pouvoir sur un territoire qu’il connaissait peu,  et sur ses habitants.

Tel fut l’ultime destin de Nevers et Donzy, une des traces les plus importantes d’un système féodal épuisé et honni. La Nièvre et l’Yonne pouvaient commencer leurs existences et les bourgeois s’arracher dans les ventes publiques les biens devenus « nationaux ».

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Retour à Druyes : la Cour Grenouille

Druyes n’est pas seulement un charmant village qui se mire dans les eaux vives et transparentes de ses « belles-fontaines », c’est aussi un haut lieu historique du Nivernais-Donziais.

L’impressionnant château comtal de Pierre de Courtenay, qui dresse toujours ses murailles sur l’éperon rocheux, et la belle église romane, retiennent également l’attention de nombreux visiteurs.

Les environs sont riches de sites castraux plus modestes, comme le Boulay et Maupertuis. Le prieuré Saint Robert d’Andryes est l’héritier de la fondation monastique de Saint Romain de Subiaco, compagnon de Saint Benoit venu s’isoler dans une grotte voisine des fontaines.

Mais le pays était parsemé d’autres fiefs et l’un d’eux nous intriguait : la Cour Grenouille, à Druyes même.

Nous proposons donc ici une première esquisse de la succession des seigneurs de la Cour Grenouille, du XVIème siècle à la Révolution, des modestes sires de Laduz, en Puisaye, aux prestigieux Damas d’Anlezy, vicomtes de Druyes.

La Cour-Grenouille

D’autres fiefs du voisinage y étaient associés : La Pommeraie et Blin, réputés relever de Brétignelles, un autre fief oublié sur le plateau à l’est.

Le seigneur de la Cour Grenouille avait son habitation au cœur du village. Elle existe toujours : c’est la mairie-école de Druyes.

Nous aimerions approfondir l’origine de ce nom et l’histoire plus ancienne du site ; merci de votre aide !

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Le martyr de Bouhy

Bouhy, modeste village au nord d’Entrains – une terre de la châtellenie de Saint-Verain au moyen-âge que nous avons déjà visitée (Bouhy et Cosme) – est un site fondateur pour l’Eglise d’Auxerre : c’est là qu’en 303 ou 304 le premier évêque envoyé par Rome, Pèlerin (Peregrinus), fut martyrisé par l’armée romaine. Une église fut établie en ce lieu avant le VIème siècle.

Une fontaine rappelle ce triste événement. A cet endroit, selon la légende, un serpent paré d’un collier de perles avait révélé la cache de l’évêque au centurion, en s’enroulant autour d’un arbre. Cette bête monstrueuse apparait toujours le 16 mai au petit matin, jour de la Saint Pélerin, mais il est recommandé par la même légende de… ne pas chercher à la voir.

                       

L’église de Bouhy, simple et beau monument gothique du XIIIème siècle qui a dû remplacer l’édifice primitif, est dédiée au saint évêque.

L’action de Pèlerin, l’un des premiers évangélisateurs des Gaules, s’inscrit dans le temps tout juste après saint Denis, à Paris, saint Martial, à Limoges, ou saint Saturnin, à Toulouse. Cette ancienneté – le diocèse de Nevers ne fut fondé que deux siècles plus tard – l’origine romaine du fondateur et son martyr, ont donné une aura particulière à l’Eglise d’Auxerre. La haute figure de Saint Germain, au Vème siècle, alors que l’Empire romain s’effondre, achèvera de faire d’Auxerre un siège épiscopal prestigieux.

L’épopée de Pèlerin a été décrite par la « Geste des évêques d’Auxerre ».

L’abbé Lebeuf reprend ainsi cette histoire (extraits) : « Malgré les persécutions, la foi se propageait donc en secret, et bientôt les chrétiens de l’Auxerrois firent parvenir jusqu’à Rome leurs vœux ardents pour avoir au milieu d’eux un évêque et des prêtres ; Saint Sixte II occupait alors la chaire de saint Pierre ; il ne put se refuser aux désirs trop légitimes des peuples de l’Auxerrois, et il jeta les yeux sur Pèlerin ou Pérégrin, compagnon de saint Laurent, pour remplir cette importante mission. Après lui avoir imposé les mains, il lui ordonna de partir pour les Gaules…. »

 Saint Laurent, un des diacres du pape Sixte II, fut martyrisé sur un gril à Rome en 258. L’Empereur Constantin fit construire hors les murs, sur le site supposé de son sacrifice, l’exceptionnelle basilique qui porte son nom.

 Lebeuf poursuit : « Ce fut vers l’an 258 ou 259 que Pèlerin se mit en route, ayant pour compagnons Marse, prêtre ; Corcodome diacre ; Jovinien et Alexandre, sous-diacres, et un autre Jovinien, lecteur. Ils débarquèrent à Marseille, puis se rendirent à Lyon, laissant partout sur leur passage des marques non équivoques de leur zèle et de leur sainteté. De là ils pénétrèrent jusque sur les rives de l’Yonne, c’est-à-dire dans le pays des Gaules où l’idolâtrie avait jeté de plus profondes racines. L’Yonne, source de l’abondance et de la prospérité du pays, était adorée comme une déesse, sous le nom d’Icauna…L’éloquence, la sainteté et les miracles de Pèlerin convertirent les principaux habitants d’Auxerre ; bientôt il put construire une petite église sur les bords de l’Yonne, à la source de quelques fontaines ….»

Cet édifice primitif construit hors les murs de la cité doit être considéré comme la première « cathédrale » d’Auxerre. C’est Amâtre, le sixième évêque, qui établit la cathédrale sur son emplacement actuel au cœur de la cité. Devenue une paroisse et reconstruite en style gothique, la chapelle saint Pèlerin a été largement transformée : sa nef abrite aujourd’hui des logements et son chœur un temple protestant. Le puits dit « de Saint-Jovinien », dans lequel l’évêque baptisait, se trouvait dans une vaste cave voutée qu’on peut toujours voir sous le choeur.

                                                                  

Lebeuf reprend : «…Il y avait, à dix lieues d’Auxerre, un pays montagneux, couvert de bois qui environnaient les lacs formés dans les vallées ; la position de ce pays favorisait le culte des païens ; c’était la Puisaye, dont une partie forma le Donziais.

Entrains, Interanum, était la capitale de ce pays, ville puissante, au milieu de laquelle s’élevait le palais du préfet romain, qui ne craignait pas de prendre le titre de césar. Elle renfermait plusieurs temples dans ses murs, et, à l’exemple de Rome, elle avait admis les divinités grecques et romaines, auxquelles elle avait associé les monstrueuses idoles de l’Orient. Un Aulerque venait d’élever un nouveau temple en l’honneur de Jupiter hospitalier ; il n’avait rien négligé dans la construction de ce temple, et la richesse des décors égalait la beauté de l’architecture. On accourait de toutes parts pour le visiter. Pèlerin crut que la circonstance était favorable, et qu’il devait en profiter pour déployer tout son zèle; il s’avança donc avec courage au milieu de ce peuple, et entreprit de le détourner de ses erreurs.

                                                                                                      

 Mais à peine eut-il commencé à parler, qu’on se jeta sur lui avec fureur pour le conduire devant le juge, qui le fit provisoirement mettre en prison.

Le lieu où il fut renfermé était un souterrain proche de Bouhy, à sept kilomètres d’Entrains ; il y resta enchaîné jusqu’au moment où on l’en re­tira, pour le faire paraître devant le préfet romain. La prison ne put ralentir son zèle ; il semblait dire, avec l’apôtre saint Paul, qu’on peut bien jeter dans les fers un disciple du Christ, mais qu’il n’est point de force humaine qui puisse enchaîner la parole de Dieu ; il prêchait le vrai Dieu à ses geôliers et à tous ceux qui l’approchaient. Quand on l’eut conduit en pré­sence du préfet, il ne parut aucunement épouvanté par ses menaces, comme il ne se laissa pas gagner par ses promesses….

 Le juge, irrité, ordonna à ses soldats de le livrer entre les mains du bourreau, et aussitôt les soldats l’entraînèrent en le chargeant de coups. Epuisé par les mauvais traitements et par les rigueurs auxquelles il avait été auparavant soumis dans la prison, notre Saint était sur le point de succomber, quand un des soldats, voyant que les forces allaient l’aban­donner, lui trancha la tête de son épée. Son martyr eut lieu le 16 mai 303 ou 304, sous la grande persécution de Dioclétien. »

Sous Dioclétien (244-312) en effet, la persécution contre les chrétiens reprend. Quatre édits (303-304) sont affichés dans les villes pour désorganiser les communautés : les églises et les livres sacrés doivent être brûlés ; les évêques emprisonnés et les chrétiens qui occupent des fonctions officielles radiés, les esclaves ne peuvent plus être affranchis ; les repentis doivent être libérés ; la peine de mort est appliquée contre tous ceux qui refusent les sacrifices.

 Lebeuf : « Après le martyre de saint Pèlerin, quelques chrétiens inhumèrent avec respect ses restes précieux à Bouhy, lieu de son supplice. Son corps y reposait encore au temps de saint Germain, et bientôt on éleva une église sur son tombeau. Plus tard, le corps du saint apôtre de l’Auxerrois fut transporté à Saint-Denis, proche Paris, et il ne resta à Bouhy que sa tête et les vertèbres. »

Comme toujours les reliques du saint furent démultipliées et dispersées, mais le reliquaire de Bouhy subsiste, présenté chaque année lors de la fête votive du 16 mai.

                                                                  

Le souvenir de Pèlerin, premier évêque venu achever son périple près d’Entrains, marque le lien profond du futur Donziais avec le siège épiscopal auxerrois dès son origine. Germain le renforcera en donnant à son diocèse les grands biens de sa famille dans cette même région.

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Un Chancelier de France à la Motte-Josserand

(Illustration : esquisse du portrait de G. Jouvenel par Fouquet, Musée de Berlin)

En 1446, un puissant personnage acquiert la Motte-Josserand, forteresse mythique du Donziais : Guillaume Jouvenel des Ursins, Chancelier de France, dont la figure et l’allure imposantes sont bien connues par le portrait qu’en fit Jean Fouquet vers 1460.

Cette même année, le roi Charles avait en effet mandé Jean de La Rivière « naguère commis à la garde de la forteresse…pour mettre ladite place entre les mains de Guillaume Juvénal des Ursins, chancelier de France » (Marolles, col. 275 et 277)

                                                     

Le Chancelier est chargé de l’administration de la Justice dans le royaume ; il est l’ancêtre de notre actuel Garde des Sceaux. En un temps où les secrétaires d’Etat n’existaient pas encore, il était le principal administrateur du pays, aux côtés du roi dans tous ses conseils.

Né en 1400, Guillaume fut nommé à cette fonction par Charles VII en 1445 ; destitué par Louis XI en 1461 ; puis rétabli par ce même roi en 1465, jusqu’à sa mort en 1472, soit 23 années au total. Il joua donc un rôle considérable en cette fin de la Guerre de Cent ans.

Il avait mené une brillante carrière : conseiller au Parlement de Poitiers, Général des finances de la guerre au début du règne de Charles VII, bailli de Sens (1435), non loin de sa région d’origine, puis lieutenant du Gouverneur de Dauphiné (1440) avant d’être nommé Chancelier. Il profitait de la grande réputation de son père qui avait été le premier magistrat du pays.

                                                                       

Il avait été adoubé comme chevalier, honneur suprême pour un bourgeois, lors du sacre de Charles VII en 1429 et portait : « bandé de gueules et d’argent de six pièces, au chef d’argent soutenu d’or, chargé d’une rose de gueules boutonnée d’or soutenu du même ». Il mit constamment en exergue cette accession à la chevalerie, ces couleurs, avec l’épée au côté, comme le montre le saisissant panneau qui le représente derrière son père avec toute sa famille (Musée de Cluny).

                                      

Nicolas Rolin, d’Autun, était son homologue en Bourgogne auprès des Grands ducs d’Occident à la même époque. Tous deux issus de la haute bourgeoisie parlementaire, ils étaient les véritables premiers ministres de leurs états respectifs. Ils présentent bien des traits communs – outre la coiffure « au bol » typique du moyen-âge – dont celui d’avoir acquis de grandes terres grâce à leur influence, à la fortune amassée dans l’exercice de leurs fonctions et à la faveur des souverains.

Guillaume était donc le fils de Jean Jouvenel des Ursins (1355-1431), lui-même fils d’un riche marchand drapier de Troyes, qui l’avait précédé dans de très hautes fonctions : avocat au Parlement, Garde de la Prévôté des Marchands de Paris, président de la Cour des Aides, puis Président du Parlement de Paris. Sa mère, Michelle de Vitry, venait d’une famille de marchands parisiens et était la nièce du marmouset Jean Le Mercier, conseiller aux finances de Charles VI et compagnon de Bureau de la Rivière, que nous connaissons bien et qui a pu suggérer au Chancelier cet investissement en Donziais.

Son frère aîné Jean Jouvenel, historien et diplomate, fut Archevêque de Reims, duc et pair (1449).

Les Jouvenel des Ursins prétendaient descendre d’une branche cadette des Orsini romains dont ils avaient pris les armes. Un certain Juvenal, neveu de Napoléon Orsini, évêque de Metz au début du XIVème siècle, se serait établi à Troyes. Cette prétention peu vraisemblable a été largement contestée. Les auteurs contemporains préfèrent une origine plus prosaïque pour ce nom : celui de la « rue de Lurcine », transformé ensuite en Ursins pour appuyer la revendication italienne vers 1438. Là se trouvait, dans l’Ile de la Cité, l’hôtel que le père de Guillaume avait acheté vers 1405.

Quoiqu’il en soit, Guillaume avait hérité de grands biens, dont la baronnie de Trainel en Champagne où il prit l’habitude de résider quand il n’était pas à Paris, et celle de Marigny. Il avait épousé Geneviève Héron, d’une famille de riches bourgeois de Paris, marchands de grains puis apothicaires, qui lui apporta la terre et le grand château de Thorigny, au diocèse de Sens. La bourgeoisie d’affaires et judiciaire, qui est le cadre familial du Chancelier, prenait son envol en cette fin du XVème siècle et s’essayait au mode de vie de la haute noblesse.

Guillaume Jouvenel fut un grand mécène, commandant de nombreux manuscrits enluminés, suivant l’usage du temps. Le plus célèbre, le Mare historiarum est conservé à la BNF. Il contient 730 miniatures peintes par le « Maître de Jouvenel » et son atelier entre 1447 et 1455. Ce texte a été rédigé par le dominicain Giovanni Colonna (v.1298-v.1343), humaniste proche de Pétrarque, qui raconte l’histoire du monde depuis sa création et plus particulièrement de la ville de Rome jusqu’en 1250 environ. La transcription commença vers 1446, menée par le secrétaire du chancelier, Antoine Disôme, dont son fils épousa la fille. Le travail d’enluminure, exceptionnel, s’arrêta en 1455, laissant le manuscrit partiellement inachevé.

                                                                            

On voit ici le Chancelier dans une illustration du manuscrit, rendant visite à l’atelier de l’artiste.

Guillaume eut un fils : Jean Jouvenel des Ursins, Pannetier du Roi, dont l’Inventaire des Titres de Nevers nous indique qu’il fut « commis par sa Majesté à la garde et au gouvernement des places, forts, terres et seigneuries de la Motte-Josserand, Aultry et Saint-Brisson ». Il n’eut pas de postérité.

Il eut également une fille : Jacquette, héritière de ses possessions, mariée à un sire de Beaujeu, dont elle eut Philibert, sgr de Lignières et de la Motte-Josserand, mort sans postérité.

La Motte-Josserand passa alors à un petit neveu du Chancelier : François Jouvenel des Ursins, qui en fit hommage au comte de Nevers en 1533, et poursuivit un destin chaotique fait d’alliances, de cessions et de divisions.

Le Chancelier résida-t-il dans son château nivernais ? C’est possible, étant donné l’importance de cette terre et de sa forteresse, ainsi qu’en raison des liens qu’il devait avoir avec Bureau de La Rivière. Mais, en raison de ses occupations et de sa préférence pour la Champagne, c’est peu probable. Il en avait fait hommage au comte de Nevers en 1466, mais représenté sans doute.

Haute figure d’une administration royale en cours d’affirmation, Guillaume Jouvenel des Ursins ne fut sans doute châtelain de la Motte-Josserand que par procuration, mais ses héritiers conservèrent cette terre et ce château pendant deux siècles, jusqu’au maréchal de l’Hôpital.

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Des bourgeois dynamiques : les Maignan

(Illustration : la forêt de Donzy)

La famille Maignan, complètement donziaise tout au long de son parcours, illustre parfaitement l’enracinement, l’ascension sociale et l’aspiration nobiliaire de la bourgeoisie rurale, enrichie par les revenus de charges publiques, et parfois ses limites.

Connus depuis le XVIème siècle, les Maignan ont investi les environs immédiats de Donzy. On les retrouve dans bien des lieux et des familles connus des visiteurs de ce site.

Nous en proposons ici une généalogie exhaustive : Famille Maignan

Jean Maignan était licencié-es-Lois, ce qui atteste d’études juridiques poussées, sans doute à Bourges ; notaire, procureur fiscal, et lieutenant particulier au Baillage. Il acquit en 1596 le fief de Savigny, sur une hauteur dominant la Talvanne, avec un moulin en contrebas. Le vendeur était Hubert de La Rivière, vicomte de Tonnerre et de Quincy, seigneur notamment de Colméry, dont Savigny dépendait. Ses descendants conserveront cette petite terre pendant près de deux siècles. Jean jouissait d’autres rentes : notamment la moitié de la dîme de N.-D. du Pré, tenue du duc de Nevers.

Cette acquisition ne lui porta pas chance puisqu’il aurait été assassiné à la fin de la même année par un certain Barachin, concierge des prisons. Son fils aîné, un autre Jean, aurait connu le même sort à Bourges en 1588. On ne connaît pas les tenants et aboutissants de ces règlements de compte – sans doute religieux en cette période où l’on s’entretuait beaucoup sur ce motif -.

Quoiqu’il en soit, son fils cadet François Maignan « de Grignon » (1592-1675), établi comme avocat à Auxerre, est le personnage central de la lignée.

Il avait hérité en 1620 d’un fief urbain de la ville appelé Grignon du nom d’une foire du quartier de Montartre ; fief qui consistait en la jouissance du droit de minage (mesurage des grains à la mine), rémunéré en nature, durant ces foires. Il en avait fait aveu au Roi à cause du comté d’Auxerre, et en avait pris sans trop de scrupule le nom, qu’une branche de la famille conserva jusqu’à la vente du fief en 1701. On voit ici combien le système féodal s’était dilué et bureaucratisé, à la grande satisfaction des heureux bénéficiaires de ces improbables seigneuries.

Il inaugurait dans cette famille l’usage de noms composés, faits à la fois pour s’ennoblir sur des bases terriennes et pour se distinguer d’une autre branche. Comme on peut le voir dans nombre de nos articles, cette pratique fut courante pendant les deux derniers siècles de l’Ancien Régime et reprit plus tard.

François avait contracté une alliance brillante en épousant Catherine du Broc (famille du Broc ), fille du seigneur du Nozet à Pouilly, aujourd’hui une grande propriété viticole, fleuron du Pouilly-Fumé. Il en eut au moins dix enfants, dont six ou sept fils.

L’aîné, Blaise Maignan de Savigny, avocat à son tour, reprit ce bien noble qui avait inauguré l’enracinement foncier des Maignan. Sa fille le fit passer par mariage dans une autre famille.

Le second, Louis, fut la souche des Maignan de Champromain, nom donné à cette branche par le mariage de son fils Jean en 1683 avec l’héritière de ce beau fief ancien aux portes de Donzy, sur une hauteur boisée bordant la Talvanne, qui conserve de belles traces de son passé. Ce fut la plus noble acquisition des Maignan, qui la conservèrent jusqu’à la Révolution. Champromain, dont le nom sonne antique, aurait été détenu par les sires de La Rivière à l’origine, et était passé aux Lamoignon dès la fin du XVème siècle, puis aux Maumigny, avant d’être vendu.

Le troisième, Charles Maignan de Grignon, établi à Auxerre, n’eut pas de postérité.

Le quatrième, Jean Maignan de Pontcharraut, fonda une branche de ce nom après son mariage avec Jeanne Lasné, issue d’une autre vieille famille de la région (famille Lasné ). Elle était l’héritière de cette ferme-manoir sur le plateau entre Nohain et Talvanne, dans l’ancienne paroisse de Bagnaux.

Le cinquième, Michel Maignan de Grignon, également avocat, établi à Druyes-les-Belles-Fontaines et Entrains, n’eut pas de postérité masculine.

Le sixième, Jean Maignan du Colombier, prit le nom d’un domaine situé en aval de Donzy, qui conserve de belles traces de son ancienneté : portail, pigeonnier…etc, dans l’ancienne paroisse de St-Martin-du-Pré. Cette terre lui fut sans doute apportée par son alliance avec Marguerite Frappier, d’un importante famille de Donzy, semblable à bien des égards ( famille Frappier). Mais il n’eut guère de postérité.

Le Colombier fut repris par François Maignan du Coudray, qu’on suppose être le septième fils de François et Catherine du Broc, et qui prit le nom d’une terre située à Couloutre. Ses descendants, sous ces deux noms, exercèrent de modestes charges judiciaires à Donzy.

Savigny et Champromain, terres nobles ; Pontcharraut, le Colombier et le Coudray, simples domaines auto-promus comme seigneuries, étaient à moins d’une heure de marche les uns des autres : on restait à l’ombre des tours de Donzy, avec cependant une échappée auxerroise conforme aux traditions.

Autant vaut dire que les eaux du Nohain et de la Talvanne, leurs barrages, leurs moulins et leurs poissons, n’avaient pas de secrets pour les jeunes Maignan qui allaient par les chemins, en famille à tous les carrefours…

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